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Carrière

Pascale ou l’épopée Trichlore à Tahiti

Publié le 22 septembre 2019

Quand un homme quitte sa France natale pour cause de guerre, cela peut donner les prémices d’une aventure familiale à l’autre bout du monde. C’est ce qui est arrivé à la famille Postaire Le Marais en 1946. Aujourd’hui Pascale, 3ème génération, est à la tête d’une entreprise qui a pour devise « le travail, toujours le travail » : la société Trichlore et ses 18 000 bouteilles d’eau de javel produites par mois. Femmes de Polynésie s’est rendu à Arue, là où tout a débuté.

La famille Postaire Le marais

Pascale est la fille cadette de Phillipe, un anjoulois, et Eta, une paumotu. Ils totalisent à ce jour 59 ans de vie commune et autant d’une aventure professionnelle sans précédent. A 88 ans, ils résident encore à Arue, où en 1951 a débuté pour eux l’entreprise familiale Trichlore. Elle a été fondée par le père de Philippe, un ingénieur électrotechnicien à l’origine de radio Tahiti en 1949, ancêtre de l’ORTF, devenue aujourd’hui Radio la 1ère. En parallèle, il a eu l’idée de fabriquer de l’eau de Javel, à une époque où elle était importée des Etats-Unis.

« Pour lui, il n’y avait pas de raison de ne pas la fabriquer sur place. Il a donc commencé dans une maison en tôle à Arue, un hangar chez Boubet. ».

La démarche répondait à un besoin, mais la matière première provenait des Etats-Unis, puis de France, d’Australie et enfin la Chine. Les produits arrivaient par bateau, et pour les contenants – ils récupéraient des bouteilles en verre vides partout où les gens en avaient.

« Il y avait un monsieur en tricycle, monsieur Joly, qui ramassait des bouteilles en verre et nous les revendait. »

A raison de 2000 bouteilles par mois, le marché était mineur et comme tout lancement, le démarrage était très lent. Se lancer dans ce secteur d’activité n’a pas été de tout repos. A l’isolation géographique de l’île il fallait ajouter le peu d’entrain des commerçants pour la commercialisation des bouteilles.

« A l’époque, les tenants des magasins, les vieux Chinois, n’étaient pas faciles en affaire et refusaient systématiquement nos bouteilles. »

1970 : l’arrivée du plastique

Malgré la fragilité des contenants, les clients restaient fidèles. Dans la décennie 60-70, l’arrivée de la bouteille en plastique est une révolution.

« Il y a eu aussi le carton. Parce que pour transporter les bouteilles en verre il fallait des caisses en bois qu’ils fabriquaient eux-mêmes. Donc au poids de la bouteille s’ajoutait le poids de la caisse. Pour la petite histoire, on transportait souvent dans des bouteilles de champagne, les plus solides à l’époque ! »

Les Postaire Le Marais se diversifièrent, et sur leur catalogue de produits made in fenua apparaissait également le savon de Marseille local, le bleu et le blanc, obtenu à partir d’huile de coprah. Ils n’avaient rien inventé, puisque 15 fabricants locaux se partageaient le marché.

« Malgré la forte concurrence, le savon manquait. Mes parents se sont lancés, et on a constaté que cela répondait encore une fois à un réel besoin de la population. »

Le marché se situait à 70% dans les îles, « où ils sont restés sur des produits traditionnels ». Puis, Tahiti, Moorea et les îles sous le vent ont très rapidement été desservies. La diversification a été effective, ils ont multiplié les offres, comme le vinaigre de banane et d’ananas, les détergents ou encore les produits d’hygiène corporelle. Seul point noir : l’absence d’aide du gouvernement.

« On a l’impression que la production locale ne les intéresse pas, qu’ils ne veulent pas être autonome. « Vous importez ! » »

Made in fenua

Après plus de 20 ans de fabrication d’eau de javel, il leur est aujourd’hui interdit de le faire, sous prétexte que les résidus de calcaire, la chaux, sont polluants. Pourtant, bien des agriculteurs du plateau de Taravao étaient prêts à leur acheter cet engrais, aujourd’hui reconnu pour ses valeurs nutritives pour les sols.

« Ils faisaient sécher la matière qu’ils broyaient et la mélangeaient à la terre ! »

En 69 ans d’existence, Pascale retiendra « la somme d’emmerdements » qui ont jalonné leur parcours, mais avoue que le retour aux produits sains et locaux leur est favorable. Cette tendance leur permet de tirer leur épingle du jeu, à l’heure où la concurrence est rude dans le secteur.

« Quand vous innovez, les gens vous copient au lieu de proposer autre chose ! Dans notre nouvelle gamme de produits, nous proposons aujourd’hui du savon au miel, du savon au charbon ionisé, ou à l’huile de coco vierge.»

La nouvelle génération de commerçants est plus ouverte, et consciente de l’intérêt du produit réalisé de façon artisanale, dans l’arrière-cour de la maison familiale. Les produits sont proposés surtout dans les petits magasins et dans certaines grandes surfaces, « mais pas toutes » précise Pascale. Les particuliers ont aussi la possibilité depuis 2006 de se rendre sur place pour remplir leur bidon ou louer des contenants mis à disposition par la société.

« Les personnes viennent avec leur bidon, ou consigne, les remplissent et repartent avec leur savon, avec un tarif appliqué uniquement sur le produit. »

Depuis, c’est à Pascale, enseignante à la retraite, qu’il revient de diriger l’entreprise. Elle s’est donc mise à l’heure du digital en ouvrant un site internet et une page Facebook… une véritable révolution !

« Au moins on est visible et on peut s’exporter à l’international. »

Quant à sa vision de la femme de Polynésie, elle est « dynamique, aidante, autonome et n’a pas le « cul » posé sur sa chaise ! »

   Jeanne Phanariotis
   Rédactrice web

   © Photos : Femmes de Polynésie

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