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La vie de Flora Aurima Devatine, grande écrivaine de Tahiti et de Polynésie française

Flora Aurima Devatine, ou l’art d’une vie créative (3/3)

Publié le 23 août 2017

Avant l’arrivée des Occidentaux en Polynésie, les récits, les histoires, les légendes qui circulaient dans le monde polynésien étaient transmis oralement, de génération en génération. La souplesse de l’oralité permettait de varier les versions, selon le déclamateur, l’âge et le rang des personnes qui formaient l’auditoire. Aussi, tout en gardant une même trame, un récit pouvait-il se décliner à l’infini.

À Tahiti, ce n’est qu’en 1801 que les missionnaires protestants introduisirent le premier catéchisme traduit en tahitien. Hormis les pétroglyphes dans les vallées, les symboles tatoués sur les corps des Polynésiens, il n’y a pas eu réellement de passage de l’oral à l’écrit. En l’an 2000, au Ministère de l’Outre-mer à Paris on s’interroge sur le fait qu’il existe ou pas une littérature en Polynésie française.

Femmes de Polynésie vous propose de découvrir quelles ont été les actions entreprises par Flora Aurima Devatine dans les domaines de la littérature et de la linguistique pour faire bouger les choses. 

Les pierres gravées de Vaiote (Tautira) © Crédit photo : R.-J. D.

LE COMBAT DE FLORA POUR LA RECONNAISSANCE D’UNE LITTERATURE MA’OHI

C’est en 1980 que Flora est encouragée à publier des extraits de ses écrits des années 70 : plus de 150 pages dans Humeurs. À l’époque, on ne connaissait pas les gens qui écrivaient, qui avaient publié des recueils de poésie et de nouvelles : Charles Manutahi, Yannick Amaru ; ou des poèmes, à Fidji : Henri Hiro, Hubert Brémond, Duro Raapoto, dans Mana, une revue anglophone de Langue et Littérature du Pacifique Sud.

Flora me dit :

« J’ai donc contacté ceux que je connaissais de nom pour fonder avec eux la revue Littérama’ohi en 2002… C’est à l’occasion de la parution de cette revue que nous avons déclaré qu’il y a bien aujourd’hui une littérature polynésienne. Elle existe, elle est comme elle est, et elle est comme les auteurs polynésiens ont pensé qu’elle est et disent qu’elle existe… »

Patrick A. AMARU, Michou CHAZE, Danièle-Taoahere HELME, Marie-Claude TEISSIER-LANDGRAF, Jimmy LY, Chantal T. SPITZ rejoindront Flora dans cette aventure. L’AETI (Association des éditeurs de Tahiti et des îles) met en place et organise la même année le premier salon du livre et l’association Littérama’ohi est invitée à y exposer sa revue.

« Grâce à la revue, les auteurs ma’ohi et la littérature autochtone sortent de l’anonymat, deviennent visibles, et les éditeurs publient les auteurs autochtones, francophones et anglophones, traduits en français… La participation active, et bénévole des membres de Littérama’ohi aux salons du livre organisés par l’AETI, depuis 2002 en Polynésie, depuis 2006 au Salon du Livre de Paris, ainsi que les interventions données dans les universités, en Polynésie, en France, en Europe, ou en Amérique, font connaître cette littérature à des étudiants français, anglais, belges, hongrois, espagnols, américains. Le résultat immédiat est que des thèses de doctorat sont soutenues dans ces pays, sur des problématiques liées à la littérature autochtone, ma’ohi… » – Flora Aurima Devatine.

Voici un extrait du poème de Flora intitulé « Écrire », un poème qui sent bon les îles de Polynésie, un poème dans lequel elle se dévoile, elle s’interroge.

Extrait du poème Écrire1

Écrire,
Là où il n’y a pas d’histoire,
Là où il n’y a plus de mémoire,
Écrire,
C’est combler le vide,
C’est y tracer, y sculpter les siennes.

 

Qu’est-ce que l’écriture
Pour un peuple sans écriture ?
Qu’est-ce que la parole
Pour une société de l’écriture ?
(…)

Et j’écris
Pour abreuver les mots
De fara2, d’ananas
Et de fruits de la passion !
Pour fleurir bon les mots,
De vanille, de tiare3, de anuhe4
Et de maire rau ri’i5 !
Pour incruster les mots
De corail, de nacre, de pitipiti’o6

« L’écriture est ma navigation par tous les temps, tirant des bords et à la dérive, de baie en baie, où aux bavardages et aux silences dans la pirogue, se rajoutent d’autres récits, avec des retours, des phrases hachées, ou des longues à lire, à entendre et à relire, pour en saisir. Elles amènent leur précision, mais jamais sur le droit fil ! Avec des arrêts, des manœuvres pour accoster, pour repartir ! Un héritage de l’enfance lorsque je circulais en pirogue avec mes parents ; avec des rabattements de la houle sur le récif ; des battements des vagues contre la pirogue ; des envolées d’éclaboussures ; et des élans d’oiseaux marins, et des vallées, des chants, des cris, et des silences ! Un louvoiement en terres inconnues qui met à l’épreuve, des jours qui filent et des soleils qui défilent, et qui incite au « pensement »7, à poursuivre coûte que coûte la réflexion, et au dépôt des idées accumulées depuis le passé… » écrit-elle encore à propos de son écriture8.

Fleur de Purau à Tahiti © Crédit photo : R.-J. D.
« Je voudrais être fleur de purau posée sur l’eau » (Flora Aurima Devatine) © Crédit photo : R.-J. D. saturées, nuancées par Flora.

Le travail de Flora à l'Académie Tahitienne

Lorsque je demande à Flora ce qu’elle fait concrètement en tant que directrice de l’Académie Tahitienne, le Fare Vana’a, elle me répond :

« Avant, on n’avait que l’horizon de la mer et de la montagne. Aujourd’hui, on a d’autres horizons… »

Quelle belle explication, tout y est résumé finalement. La langue tahitienne d’antan avait un vocabulaire qui ne comprenait pas les mots internet, asthme, ou encore téléphone portable. Alors, comme me dit Flora :

« Comment faire pour que les gens se comprennent ? Derrière le sourire il reste une non communication. Comment combler les vides quand on n’a pas les mots, et comment on traverse ???  Obligé de créer des ponts… »

Des mots nouveaux ont dû être inventés, mais ils ne tenaient pas compte de la mentalité polynésienne.

Aussi, depuis sa création en 1972, l’Académie Tahitienne œuvre à faire évoluer la langue, à l’enrichir, en accédant à la conception tahitienne de la vie. C’est en 2017 que Flora acceptera le poste de directrice de cette institution du Territoire, bien qu’elle en ait fait partie depuis son origine. Le nouveau dictionnaire tahitien-français du Fare Vana’a est d’ailleurs disponible à la vente depuis le 22 août dernier. Sauvegarder, soutenir l’enseignement de la langue, les différentes commissions de travail de l’Académie ont de quoi faire !

Les Académiciens de l'Académie Tahitienne à Tahiti
Les Académiciens de l'Académie Tahitienne depuis sa création en 1972.

Pour terminer ce petit tour d’horizon sur Flora Aurima Devatine, Femmes de Polynésie vous propose quelques-unes de ses visions poétiques sur l’homme et la femme :

« Les femmes ne sont pas à crocs mais à … écrits pour la dignité !

 

Pendant que tu cythises, qu’il critise, que je mythise,
Elles décristallisent, médicalisent, revitalisent !
Pendant que tu fadaises, qu’il fournaise, que je m’alaise,
Elles démutisent, encyclisent, kanakisent,
Ma’ohisent, naturalisent, pacifisent,
Humanisent ! » 9

 

« La liberté de l’homme, c’est la femme,

La femme oiseau que l’homme possède10 »

Garder l’esprit ouvert et flexible, rester en connexion avec soi-même, la nature, sa culture, l’esprit de vie, malgré les tempêtes qui peuvent faire chavirer la frêle embarcation à bord de laquelle nous naviguons… Tout cela, Te Tiare ‘Una’una no Tai’arapu11 l’exalte dans ses œuvres, en posant cette question pleine d’humilité :

« Où est-il le chemin12 ?»

« Le long voyage » ou la délicate transformation « des fleurs de purau » (Annick Ghijzelings) © Crédit photo : R.-J. D. saturées, nuancées par Flora.

1 Flora Aurima Devatine, Au vent de la piroguière – Tifaifai, Éditions Bruno Doucey, 2016, p.45.
2 Mot tahitien pour pandanus.
3 Mot tahitien pour tiaré.
4 Mot tahitien pour une variété de grande fougère.
5 Mot tahitien pour une variété de fougère maire aux feuilles fines, recherchée pour son odeur délicate. Source : Fare vana’a – dictionnaire tahitien en ligne.
6 Nom tahitien d’une liane qui donne des graines rouges tachées de noir, et d’un arbre donnant des gousses qui renferment des petites graines d’un rouge vif, servant à confectionner des couronnes. Source : Fare vana’a – dictionnaire tahitien en ligne.
7pensement” aux sens donnés dans le Dictionnaire du Moyen Français ; site du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales 2012 – CNRTL.
8 Flora Aurima Devatine, extrait de sa Préface de l’ouvrage Violences coloniales et écritures de la transgression, de Audrey Ogès, Éditions L’Harmattan, 2016.
9 Flora Aurima Devatine, extrait de sa Préface de l’ouvrage Violences coloniales et écritures de la transgression, de Audrey Ogès, Éditions L’Harmattan, 2016
10 Flora Aurima Devatine, Au vent de la piroguière – Tifaifai, Éditions Bruno Doucey, 2016, p.123.
11 « Te Tiare ‘Una’una no Tai’arapu », est le nom que Flora a reçu de la Princesse Ariimanihinihi Takau Pomare-Vedel, en janvier 1976, en présence de l’académicienne Mai-Arii Cadousteau, en réponse à l’hommage qu’elle lui avait rendu en déclamant des poèmes anciens des Ari’i, des chefs de Papara, ancêtres de la Princesse.
12 Titre d’un poème de Flora Aurima Devatine, Au vent de la piroguière – Tifaifai, Éditions Bruno Doucey, 2016.

Tehina de la Motte
Rédactrice web

© Photos : Femmes de Polynésie

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