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Évasion

INA HINA – Chapitre 2

Publié le 8 septembre 2019

Dans la rubrique “Plume du fenua”, Femmes de Polynésie vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau chapitre des aventures de Ina Hina, cette jeune Polynésienne à la découverte de son identité. 

Chapitre 2 : « Vahine Popa’a , vahine Tahiti »

Nous voilà tous installés dans le 4X4 double cabine de mon Tiakoung. Cette voiture devait être plus âgée que moi et n’avait jamais rien connu d’autre que les mains expertes de mon grand-père pour la vidange et les réparations. Je commençais à ressentir la fatigue du vol. Mon pépé, me voyant me frotter les yeux à fréquence de plus en plus régulière, me dit :

– Ina, je pense que tu devrais laisser tes affaires et te reposer un peu. Quand tu seras reposée, vous viendrez dîner à la maison.

– Je crois que tu as raison… je suis au bord de l’effondrement, lui ai-je répondu.

Pépé reprit en s’adressant à Tiakoung.

– Afou, dépose-nous à la maison. On dînera ensemble ce soir. La petite est trop fatiguée.

Comme à son habitude, mon Tiakoung fronça les sourcils et murmura un « ok » de sa voix rauque.

Une fois mes grands-parents paternels déposés, nous nous mîmes en route vers la maison familiale maternelle. Je luttais pour garder les yeux ouverts. Je voulais rester éveillée et voir le chemin que j’avais emprunté tant de fois dans mon enfance. J’appuyai ma tête contre la vitre du véhicule et ne pouvais m’empêcher de sourire. Il ne devait pas être loin de trois heures du matin et je retrouvais les scènes du quotidien de Tahiti.

En passant près du marché de Papeete, je pus apercevoir les vendeurs qui installaient leurs étals, pendant que les derniers fêtards attendaient, endormis dans leurs voitures, que ce soit l’heure pour acheter le petit-déjeuner. Je baissai rapidement la vitre et fus frappée par l’odeur des firi firi 1 et des couronnes de fleurs.

Tiakoung m’observait dans le rétroviseur et ralentit volontairement pour que je puisse profiter de ce spectacle qui s’offrait à ma vue. Tiapo s’était retournée et je pouvais constater qu’elle n’avait rien perdu de son regard rieur :

– Mia… bébé…

– Oui Tiapo, ai-je répondu, rêveuse.

– Quand on va arriver, tu dors un peu seulement, après on va café… Je vais appeler les autres pour venir petit-déjeuner. Y en a quelque chose que tu veux manger tout à l’heure ?

– Des firi firi… et du pahua taioro 2, mais si y en n’a pas, c’est pas grave… Je voudrais aussi une tasse de ton café titia 3….

Mes grands-parents rirent, et Tiapo reprit :

– Le café « grand-mère » à Tiapo ?

– Oui, ton café avec du sucre et beaucoup de crème…

– Ok ia bébé… mais n’a pas la crème, c’est le lait en poudre que Tiapo elle met, coupa Tiakoung.

– D’ailleurs Tiapo, tu sais, j’ai essayé plusieurs fois de faire le même café que toi à Paris, mais je n’y suis jamais arrivée.

– Combien sucres tu mets ? demanda Tiapo.

– Deux ?

– Euich c’est pour ça hoa… moi je mets six pour toi !

– Six ! Mais Tiapo, c’est énorme !

– Hey, pas toi venir dire c’est énorme tout à fait. Depuis tu es bébé, je donne à tout le monde six, ça porte bonheur chez les Chinois.

– Mais c’est n’importe quoi ! On aurait pu tous souffrir de diabète Tiapo !

– Quand je regarde, tout le monde a six sucres et y en a personne qui a le diabète dans la famille…sauf la femme à Tihoti mais c’est parce que elle, elle met paha ia 4 six et demi cuillères…elle croit je vois pas, mais je vois hoa quand elle se sert, répondit Tiapo d’un air sérieux.

– Oh mon dieu…

– Pas toi utiliser le nom du seigneur dans ma voiture comme ça, c’est pas encore le jour du purera’a 5 ! sermona Tiapo.

– C’est une expression Tiapo…

Elle fit mine de ne pas m’entendre et s’adressa à mon grand-père :

– Tiakoung, j’ai pris seulement le poisson cru, j’ai oublié Hina elle aime le pahua…comment ia ?

– C’est pas grave s’il n’y a pas de pahua… je reste suffisamment longtemps pour pouvoir en manger durant mon séjour…

– Je vais appeler Tihoti et voir avec lui s’il peut amener du pahua pour faire avec le Taioro, avait répondu Tiakoung.

Nous arrivâmes enfin. J’étais impressionnée par la maison et le jardin. Absolument rien n’avait changé. Tout était à sa place. Je souriais en regardant les arbres qui ornaient la cour et cherchais le mien. Selon la tradition polynésienne, ma mère avait enterré mon placenta et Tiakoung avait planté un pied de tiare Tahiti par-dessus. Mon « tumu » 6 avait bien grandi et je me réjouissais de le voir couvert de fleurs blanches.

La voiture s’arrêta et je pus entendre mon grand-père dire d’une voix joviale :

– Ça y est, on est à la maison !

– Laisse seulement tes valises dans la benne, on va dire à Tihoti de tatara 7 tout à l’heure, m’adressa Tiapo.

Je commençais à entrer dans la maison quand ma grand-mère émit un petit cri :

– Aueeeee !

– Quoi ? lui ai-je répondu surprise.

– Pas toi rentrer dans la maison avec les chaussures ! répondit-elle mi-scandalisée mi-amusée.

– C’est une vahine popa’a tout à fait maintenant, continua Tiakoung.

– Hey, c’est pas que une vahine popa’a, c’est aussi une vahine Tahiti, gronda Tiapo.

Je me hâtai de retirer mes chaussures et de les placer bien proprement sur le côté de l’entrée.

– Voilà comme ça, faut c’est joli quand on regarde, m’avait encouragée Tiapo. Ici c’est pas la maison du Farani…

J’eus un petit rire complice avec mon grand-père et lui répondis à voix basse :

– Vahine Popa’a 8… vahine Tahiti… Ici c’est ta vahine Tinito 9 qui fait la loi…que ce soit dans sa maison ou dans celle du Farani.

Tiakoung dût faire un effort considérable pour se retenir d’éclater de rire, et hocha vivement la tête en signe d’approbation.

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Définitions

1 firi-firi: beignets
2 pahua taioro : bénitier
3 titia : filtré
4 paha ia : peut-être
5 purera’a : la messe
6 tumu : arbre
7 tatara: retirer
8 popa’a: terme désignant les Européens
9 Tinito: Chinois(e)

 

   Maima Chahaut
   Rédactrice web

   © Photos : Femmes de Polynésie

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