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Évasion

INA HINA – Chapitre 3

Publié le 5 octobre 2019

Dans la rubrique “Plume du fenua”, Femmes de Polynésie vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau chapitre des aventures de Ina Hina, cette jeune Polynésienne à la découverte de son identité.

Chapitre 3 : Perle et Jade

Un bruit aigu me réveilla en sursaut. Puis, ce qui avait commencé par un simple bruit se transforma peu à peu en une véritable cacophonie. J’étais allongée dans mon lit, une main posée sur le front et les yeux complètement écarquillés, quand le cri déchirant de la poule agonisante vint s’ajouter au tintamarre général.

Dix années passées à Paris avaient fait de moi une citadine endurcie, et j’avais oublié le chant des coqs de Tahiti. Une part de moi-même regrettait amèrement les doubles vitrages et les grands rideaux « black-out » de ma chambre en Métropole. Une autre part sentait son cœur battre à tout rompre et s’écriait « Ça y est, je suis chez moi ! »

D’une main, j’attrapai mon vini 1. « 6 : 00 ». Je tentai de me rendormir, mais le décalage horaire et la chaleur qui commençait à se faire sentir eurent raison de moi, et je décidai de sortir du lit.

Je me mis en direction de la cuisine, où je retrouvai avec une joie presque enfantine l’odeur de l’huile de friture des mata ‘ana ‘ana 2 et du café à la vanille de ma grand-mère. Appuyée contre l’encadrement de la porte, je pris un moment pour observer cette scène matinale qui avait rythmé le quotidien de mon enfance, puis de mon adolescence.

Tiapo se tenait debout devant ses lourdes casseroles en métal. Elle allait d’un bout à l’autre de sa cuisine, affairée, une spatule à la main et l’œil attentif sur ses plats. Tiakoung, lui, lisait tranquillement son journal. Il avait gardé l’habitude de poser un doigt sur les lignes et d’en lire chaque mot à mi-voix.

Les voix de Tihoti et de sa femme se firent entendre :

– Eeeee mia ma ia ora na 3 !

Le sourire ne quitta plus mes lèvres quand je les vis entrer par la porte qui donnait sur la grande terrasse familiale. Tihoti était le fils fa’amu 4 de mes grands-parents. C’était un enfant donné par la branche familiale polynésienne de Tiapo.

Tiapo était comme moi, une demi 5, née d’un père hakka 6 arrivé au temps des grandes plantations de canne à sucre, et d’une mère Tahitienne. Elle avait tout de suite accepté de recueillir ce feti’i 7, qu’on lui avait déposé pendant le tiurai 8. Le lien qui s’était créé entre elle et Tihoti était si fort, que ça ne surprenait personne quand elle disait: « Celui-là, c’est mon gosse ! », même s’il n’avait rien de chinois. Et il en était de même pour ma mère, qui faisait toujours en sorte de l’appeler « mon frère » quand ils étaient ensemble.

Tihoti était resté le même, toujours vêtu de son marcel blanc et de ses shorts bleus trop larges pour lui, sa vieille paire de savates aux pieds et son panier paeore 9 à l’épaule. Quand il m’aperçut, il ôta tout de suite sa casquette publicitaire et je pus voir les larmes lui monter aux yeux :

– E eeeee bébé Hina, tu es réveillée alors ?

Sa phrase fit sursauter mes grands-parents, qui ne s’étaient pas rendu compte de ma présence.

Tihoti me prit dans ses bras et me fit tourner.

– Aueeee, tu manges pas bien à Farani Land ? On dirait tu es maigre tout à fait !

Je le regardai étonnée :

– Farani Land ?

Il rit à gorge déployée :

– Ben oui, Farani Land ! La France quoi !

Je ris à mon tour et tapotai son dos d’une main :

– Il n’y a que toi pour changer le nom des pays comme ça ! Farani Land !

La femme de Tihoti rit à son tour et dit :

– Oui, il a eu l’idée l’autre jour en regardant les dessins animés à la télé.

Tihoti me fixa fièrement :

– En Amérique, y en a plein les Mickeys, alors y a Disney Land… et en France, y en a plein les Français, alors c’est Farani Land !

Je continuais à rire et m’assis sur une chaise :

– Je confirme tonton, il n’y a que toi pour avoir cette logique imparable !

– Hey, pas toi rester seulement là, va faire ta toilette, après faut aller donner à manger aux poulets ! – m’avait lancé Tiapo, une main sur la hanche – Ici, c’est pas la maison de la princesse, faut faire le travail et après, manger.

Je me levai tout de suite et fis un clin d’œil complice à Tiakoung :

– Oui, c’est la maison de la Tinito ici !

Et nous éclatâmes tous de rire.

Une fois douchée, je rejoignis Tiakoung pour l’aider à nourrir ses volailles. Mon grand-père était un « pur » Chinois. Il sélectionnait les poussins pour en faire des coqs de combat et les élevait dans des cages spéciales. Les poules, quant à elles, étaient soit gardées en tant que reproductrices pour ses futurs champions, soit utilisées pour pondre les œufs que nous consommions. De temps en temps, Tiakoung en tuait quelques-unes pour que Tiapo puisse préparer des plats médicinaux chinois.

Il me tendit un bol de grains de riz que je jetai aléatoirement dans la cour. Le vacarme reprit de plus belle. Les poules, les poussins et les coqs piaillaient à n’en plus finir. Je regardai Tiakoung d’un air amusé :

– Tu as donné des noms à tes poules ?

Il me regarda en coin avec un air sérieux :

– Ça là-bas, la poule blanche, c’est Pavon Kai…

J’éclatai de rire. Il avait appelé sa poule « poulet blanc ». Le pavon kai était aussi un plat de la cuisine chinoise – des morceaux de poulet juteux servis avec une sauce soyou 10, beaucoup d’ail et de gingembre, et accompagnés de riz blanc. Ça en disait long sur le futur de cette poule.

Il me montra nonchalamment une poule brune :

– Elle là-bas, c’est Chiken Wings… et ça, les deux petites, c’est Perle et Jade.

– Perle et Jade ? Elles ont des jolis noms tes poulettes !

Il haussa les sourcils et me regarda d’un air malicieux :

– L’autre jour avec Tiapo, on est allé au restaurant. Y avait écrit sur le menu « Poulet aux perles de jade ». Alors on a commandé… déçus roa 11nous…

– Pourquoi ça ?

Il cracha par terre et prit l’air le plus outré possible :

– Perles de jade ! C’est le poulet petits pois !

Je partis d’un fou rire et riais de plus belle à chaque fois que j’apercevais les deux plus petites poules de la cour.

Il reprit :

– Perles de Jade…ma’a 12 conserve je dis !

1 Vini: Téléphone portable, du nom d’un oiseau emblème du premier opérateur mobile à Tahiti

2 Mata ‘ana ‘ana : poisson rouge de lagon ayant pour particularité d’avoir des yeux globuleux

3 Ia ora na: Bonjour

4 Fa’amu : adoptif

5 Demi: Métisse

6 Tinito: Chinois

7 Feti’i : un membre de la famille

8 Tiurai : juillet

9 Paeore : pandanus

10 Soyou: soja

11 Roa: complètement

12 Ma’a: Plat, repas

   Maima Chahaut
   Rédactrice web

   © Photos : Femmes de Polynésie

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