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Évasion

INA HINA – CHAPITRE 5

Publié le 30 novembre 2019

Dans la rubrique “Plume du fenua”, Femmes de Polynésie vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau chapitre des aventures de Ina Hina, cette jeune Polynésienne à la découverte de son identité.

CHAPITRE 5: LA MISSION

Je me délectais des mets qui avaient été servis à table. D’une main, je tenais un firi firi 1 sur lequel j’étalai une fine couche de beurre, et de l’autre je prenai une gorgée du café aux six cuillères de sucres de Tiapo.

Tihoti me sourit et me tendit une petite conserve de pâté Armour 2. Quelle joie ! D’un geste expert, j’ouvris avec hâte la petite boîte métallique et trempai avec avidité mon firi firi à l’intérieur. Tihoti se tapa l’index contre la tempe en me regardant d’un air rieur :

– Tu vois, moi j’ai pas oublié bébé Hina il faut une boite de pâté Armour pour elle toute seule !

Tiapo posa sans ménagement un bol de lait de coco qu’elle avait fraîchement râpé, alors que nous nourrissions les poules. Je ne pus m’empêcher de pousser un petit cri de surprise et attrapai un autre firi firi que je trempai dans le lait de coco. Ma grand-mère lança un regard triomphal en direction de Tihoti :

– Le café de ma mootua 3 c’est pas complet si y en n’a pas le lait de coco.

Mon oncle me fit un sourire en coin et poussa le plat de pahua taioro 4 spécialement préparé pour moi. Tout mon être tremblait de bonheur.

Proust avait sa madeleine. Pour moi, la Polynésie entière tenait dans un bol de café titia 5, du lait de coco frais, des firi firi encore chauds et une petite conserve de pâté Armour. Des plaisirs simples que j’avais oubliés et qui me revenaient avec force. Une larme commença à rouler sur ma joue, surprenant la tablée.

Tihoti se racla la gorge :

– Bébé… ça va pas ?

Je les regardais les yeux écarquillés, tenant dans ma main gauche mon bol de café et dans ma main droite un firi firi à moitié entamé. J’essayais d’avaler ma salive, mais une boule me prenait la gorge.

Tiapo s’assit à côté de moi et me tapa épaule : 

– Heh ! Tu pleures, c’est grâce à mon sucre !

Tiakoung contempla sa femme l’œil vide. Ma grand-mère reprit fièrement :

– Si tu bois le café avec beaucoup de crème, ça veut dire tu manques la douceur. Si tu bois le café avec beaucoup de sucre, ça dire hoa ia (6) c’est l’amour tu as besoin dans ta vie. Quand on s’en va loin… c’est vrai y en a maintenant le internet et la caméra pour parler… tout ça, ça aide un petit peu et on croit tout va bien, mais en vrai quand moi je regarde maintenant… avec le internet, jamais tu vas pouvoir faire le même café grand-mère !

J’éclatai de rire:

– Ça c’est sûr ! Jamais une personne saine d’esprit n’aurait eu l’idée de verser six cuillères de sucre dans son café !

Tiapo me donna un coup d’épaule et me dit à voix basse :

– Fais attention à ce que tu dis, sur cette table, y en en a une pas trop saine d’esprit qui met six cuillères et demi…

La femme de Tihoti s’emporta à moitié :

– Hey je ne suis pas sourde ! Je t’ai déjà dit je ne mets pas six et demi cuillères ! Havare 7 à toi !

Tiapo fit « oui » plusieurs fois de la tête avant de lui répondre :

E mea 8 ! Je crois que tu es la seule à pas entendre comment tout le monde t’appelle en secret !

Je regardais ma grand-mère d’un air interrogateur. Tiakoung se mit à chantonner sur l’air d’ « une poule sur un mur » :

– E Tihoti E Tihota 9

Je ne pus m’empêcher de sourire :

– Oooooooh c’est vraiment trop mignon ! Les gens t’appellent « sucre » Tatie !

Tihoti sauta sur l’occasion pour passer un bras autour de sa femme :

– Ah oui alors, c’est mon petit sucre à moi !

Sa femme, que je venais intérieurement de rebaptiser « Tatie Tihota », eut un sourire où on pouvait lire la gêne de porter un surnom pareil, et le plaisir d’être ainsi appelée par son mari.

Nous finîmes notre petit-déjeuner dans la bonne humeur et les boutades habituelles. A 9h30, Tiapo et tatie Tihota s’installèrent à nouveau sur la terrasse. Elles discutaient en attendant l’épisode sacré de « Amour, gloire et beauté ».

Je refusai poliment de suivre l’épisode, prétextant devoir retourner dormir un peu. Le long trajet du retour, le décalage horaire, la chaleur et le copieux petit déjeuner de ma grand-mère commençaient à avoir raison de moi. Alors que je m’apprêtais à rejoindre ma chambre, tonton Tihoti me rejoignit dans le couloir. Il semblait inquiet.

– Je peux te parler vite fait ? – me dit-il à mi-voix.

Je hochai la tête et ouvris la porte de ma chambre. Nous entrâmes tous les deux et je me demandais ce qu’il pouvait bien vouloir me dire, qui nécessitait que l’on s’enferme.

Il me fit m’asseoir sur mon lit et s’assit en tailleur sur le lino blanc posé au sol. Il se passa plusieurs fois la main derrière la nuque avant de commencer à parler.

– En fait bébé, tchhhhh, iiiiaaa on dirait j’ai honte tout à fait de te demander ça…

Il semblait nerveux et son attitude piqua ma curiosité.

– Je ne vois pas de quoi tu pourrais avoir honte, qu’est-ce que tu veux me demander ?

Il garda un moment le silence, les yeux fixés sur les paumes de ses mains.

– J’ai besoin de savoir Hina…

Il avait parlé si bas que j’avais été obligée de me pencher vers l’avant.

– Tu as besoin de savoir quoi ?  – avais-je répondu en parlant normalement.

Tihoti écarquilla les yeux et me fit signe de la main droite de baisser le volume de ma voix tandis que son index gauche était posé contre ses lèvres en signe de silence.

– Ça me gêne de te demander ça, mais je ne vois pas à qui d’autre je peux demander…

Je levai les yeux au ciel :

– Demander quoi ?

Il me regarda droit dans les yeux, et je pense que c’était l’une des rares fois que je pouvais y observer tant de détermination.

– J’ai besoin de savoir qui est ma vraie maman Hina.

1 Firi firi : beignets

2 pâté Armour : marque de pâté de viande et poulet

3 mootua : arrière-petit-enfant

4 pahua taioro : animal du bénitier préparé avec du coco râpé fermenté

5 café titia : café filtré

6 hoa ia : c’est ainsi

7 Havare : mensonge

8 E mea : sapristi

9 Tihota : sucre

   Maima Chahaut
   Rédactrice web

   © Photos : Femmes de Polynésie

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