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Évasion

Ina Hina

Publié le 10 août 2019

Après “Les carnets de Romy”, Femmes de Polynésie.vous invite à découvrir un nouveau rendez-vous dédié aux écrivains du fenua baptisé “Plume du fenua”. Nous débutons avec Maima Laleu, professeur de français, qui une fois par mois vous racontera les aventures d’une femme polynésienne à la découverte de son identité. Voici Ina Hina…

Épisode 1 : De retour à Tahiti

Dix années que je n’étais pas revenue à Tahiti.

J’étais partie en France faire mes études, j’y avais trouvé un travail et fait ma vie.

A l’aube de mes trente ans, sans enfants, sans compagnon, sans chat ni chien, je m’étais réveillée un matin au bord de l’asphyxie.

Dix années pendant lesquelles je m’étais coupée de tout : de ma famille, de mes amis et de mon fenua.

Je m’étais retrouvée sur le sol carrelé de ma grande cuisine américaine, un sac en papier collé aux lèvres, tentant de respirer.

Ma femme de ménage était entrée à 8h tapantes et m’avait trouvée suffocante sur le sol glacé. Elle avait appelé les urgences.

Le verdict était tombé, je souffrais d’un mal bien connu : hyperventilation due au stress.

En apprenant cela, mon patron m’avait accordé un mois de congés.

Il m’avait convoquée dans son bureau et m’avait dit :

« Ina, ça fait cinq ans qu’on bosse ensemble, cinq ans que je vous dis de faire une pause et que vous n’écoutez pas. Regardez où ça vous a menée ! »

« Ouais je sais, mais vous ne pouvez pas me mettre genre à mi-temps ? Je vais faire quoi moi pendant un mois ? »

« Ina, ça fait combien de temps que vous n’avez pas revu votre famille ? »

« Dix ans Emmanuel … mais on se parle tous les jours avec Messenger et Skype ! »

« Ina, vous vous rendez compte que ça fait dix années que vous n’êtes pas retournée chez vous ? Je croyais que chez vous, les Polynésiens, votre fenua – comme vous dites – était ce qu’il y a de plus important. Voyez ce mois de congés comme une opportunité pour vous ressourcer auprès de ceux que vous aimez. »

J’avais acquiescé d’un signe de tête et soupiré. Il avait raison. Il était temps de retourner à Tahiti.

J’avais pris la compagnie à la tiare pour rentrer.

Je n’avais pas réalisé que mon cœur s’était mis à battre la chamade lorsque l’hôtesse m’avait tendue une tiare. L’odeur m’avait tout de suite projetée en Polynésie.

A chaque pas que je faisais, je réalisais que je rentrais chez moi : le bleu à l’intérieur de l’appareil, les motifs polynésiens, la musique de fond qui tournait en attendant le décollage…Puis l’image sur l’écran d’accueil devant moi : les îles, les lagons, les habitants…

Ces vingt-quatre heures de vol allaient me préparer au retour au fenua, mon fenua.

Je sortis enfin de l’avion. L’humidité et la chaleur me donnaient l’impression de me noyer.

Ma mémé me disait souvent : « Quand tu arrives à Tahiti, tu as l’impression de respirer sous l’eau, tant l’air est humide ! »

Je passais les contrôles des douanes et eus un sourire quand l’agent me dit : « Bon RetouR au fenua ! »

Ce -R- polynésien… J’avais perdu le mien au fil des années en France. J’espérais secrètement pouvoir le retrouver et priais intérieurement que personne dans ma famille ne se moque de mon -r- de farani.

Ça y est, les portes venaient enfin de s’ouvrir. L’odeur de tiare, du motoi (1), des couronnes de fleurs, du monoi Tahiti… et les bras de mes grands-parents.

Mes grands-parents… deux cultures différentes réunies autour de moi.

J’étais « Hina » chez mes grands-parents maternels, où le sang chinois était mêlé au sang tahitien, et « Ina » chez mes grands-parents paternels, des Français installés au temps du CEP en Polynésie.

Mes parents avaient décidé de faire le tour du monde pour célébrer leurs trente ans de mariage. Pour « mettre du beurre dans les épinards », mon père avait mis en location « Airbnb » la maison familiale. J’allais donc vivre chez mes grands-parents maternels en attendant leur retour.

« ‘Ia ora na e maeva* mon bébé ! »

Ma Tiapo, grand-mère maternelle en hakka (2), venait de me prendre dans ses bras et ne me lâchait plus. Quand elle s’écarta pour laisser la place aux autres, elle me frappa le bras.

« Aue toi ie* ! Quand je te regarde, on dirait tu sais plus où on est ! »

Je fis semblant d’avoir mal et me massai là où elle avait tapé.

« Tiapo, on a dit des bisous, pas des coups ! C’est comme ça que tu m’accueilles au bout de dix ans ? »

Mon Tiakoung, grand-père maternel, nous avait regardées d’un air rieur avant de me faire la bise.

« Laissez-nous l’embrasser aussi ! » avaient gentiment demandé mes grands-parents paternels, Pépé et Mémé.

Tiapo avait répondu : « Hihi excusez, hein ! »

Mémé m’avait prise dans ses bras et Pépé m’avait fait une tape dans le dos.

Pépé avait parlé : « Bon, c’est bien beau tout ça, mais la petite doit être fatiguée… tu veux qu’on aille directement chez Tiapo ou tu veux qu’on fasse la tournée pour saluer tout le monde ? »

Je les regardais émue. Je sentais une énergie m’envahir et en même temps la fatigue du long trajet commençait à faire effet.

« Je veux bien qu’on aille d’abord chez Tiapo pour déposer mes affaires et après on verra. »

Tiapo eut un petit rire et je la vis échanger un sourire avec Tiakoung.

Je les interrogeais du regard. Ils rirent de plus belle.

Je leur demandais : « Mais enfin, qu’est-ce qui vous faire rire ? »

Tiapo répondit de son franc parler naturel : « c’est à cause de ton -r-, tu parles tout à fait comme une farani maintenant ! »

  1. Ylang-ylang
  2. Dialecte chinois

*Ia ora na e maeva : Bonjour et bienvenue

*Aue toi ie : et bien toi

Maima Laleu
Rédactrice web

© Photos : Femmes de Polynésie

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